mercredi 7 novembre 2012

JULIETTE BENZONI ET LE POLAR

JULIETTE BENZONI : L'ANNEAU D'ATLANTIDE
Poursuivant son exploration des mythes historiques ou légendaires, un peu à la manière de Sir Henry Rider Haggard ces derniers temps, à travers des enquêtes policières de héros récurrents (1), la grande romancière a choisi cette fois pour son dixième roman de la série le thème de l'Atlantide. Dès le départ, elle entraîne le lecteur de la Venise en période fasciste au Caire en période coloniale anglaise.
Son héros, Aldo Morosini, prince vénitien et antiquaire, assiste presque à un meurtre et recueille des mains de la victime mourante un mystérieux anneau d'Atlantide. Et le voici quittant sa chère cité historique pour une nouvelle enquête dans le cadre d'une Egypte du début du XXe siècle, du côté des temples d'Assouan, afin de rejoindre son "vieux complice Adalbert Vidal-Pellicorne, toujours amoureux de jeunes femmes en détresse ou en danger. L'enquête débute au Caire où Aldo a été attiré dans un traquenard pour se poursuivre dans l'Assouan chère aux archéologues tels que le mari d'Agatha Christie la connaissait et Juliette Benzoni ne résiste pas au passage, à la tentation amusante de faire rencontrer à son héros, dans l'hôtel Cataract, Mrs Mallowan, et à répéter un bon mot de celle-ci : "La meilleure chose à faire est d'épouser un archéologue, plus vous vieillirez et plus il vous aimera...". Dès lors, pour l'équipe assez originale d'enquêteur que présente l'auteur, les meurtres, les tentatives d'assassinats, les séquestrations et arrestations vont se succéder, ainsi que les révélations des secrets de famille, jusqu'au règlement de compte final.
La conclusion est très belle puisque l'archéologue Adalbert Vidal-Pellicorne, sera le seul à pouvoir contempler, en notre compagnie, le superbe tombeau de la reine inconnue de l'Atlantide dont l'anneau est la clé. Et qu'il choisira, comme il se doit de la laisser de continuer à reposer dans son éternel sommeil, plein de mystères.
Avec ce dixième roman, à l'humour très british et tout en finesse, Juliette Benzoni entraîne le lecteur dans une passionnante et trépidante enquête bien plausible dans le cadre historique choisi, celui de la présence coloniale anglaise en Egypte. A déguster d'une traite.

Charles Moreau

(1) Série Le Boiteux de Varsovie : L'Etoile Bleue (1994), La Rose d'York (1995), L'Opale de Sissie (1996), Le Rubis de Jeanne la Folle (1996), Les Emeraudes du Prophète (1999), La Perle de l'Empereur (2001). Les Joyaux de la Sorcière (2004), Les "Larmes" de Marie-Antoinette (2006) et Le Collier sacré de Montezuma (2007).

GILBERT GALLERNE ET LE POLAR


GILBERT GALLERNE AU PAYS DES OMBRES
Tous comptes faits, c'est un polar de facture classique, avec une enquête presque linéaire, mais comme l'on devait s'y attendre avec Gilbert Gallerne, qui adore le thriller et l'épouvante, cette limpidité de l'enquête entraîne le lecteur vers un phénomène de société qu'on cerne de mieux en mieux à notre époque et qui plonge dans les abîmes de l'horreur...
Voilà un brave capitaine de police qui ne se remet pas du suicide de son épouse avec laquelle il n'avait aucun contentieux sinon que d'essayer d'être un bon flic. Et le mystère commence et lui s'enfonce dans les vapeurs engourdissantes de l'un de ces pseudo remèdes, vieux comme le monde, qui font oublier et que notre société accepte avec beaucoup trop d'indulgence au point qu'une grande partie de sa jeunesse s'y plonge d'une triste manière comme dans un jeu : l'alcool. Lui, n'accepte la sollitude que parce qu'il ne comprend pas le coup qui lui a été assené. On l'a soupçonné mais le suicide était évident jusqu'à l'incompréhension. En fait, le héros de l'histoire vit constamment sur le fil du rasoir et si le lecteur en a conscience à chaque instant, cet homme découvre sa situation toujours avec un décalage.
Et puis la mécanique à broyer se remet en marche, un an après, avec l'assassinat d'un garagiste minable sortant de prison pas très loin de la résidence de vacances de Vincent Brémont et de sa petite fille, Julia, âgée douze ans qui est devenue presque la conscience de son pauvre père. Brémont ne connaît en rien cet homme. Seulement voilà, dans l'une des poches de la victime, il y avait sur un morceau de papier, son adresse à Cabourg. Que lui voulait cet inconnu ? A partir de cette mort étrange, l'enquêteur de Gilbert Gallerne mènera, tant bien que mal, une recherche exemplaire pour découvrir la vérité, tout en luttant pour remonter la pente et affronter avec son impulsivité ses propres démons et ceux des autres... Car dans cette affaire le mal règne et ne laisse rien au hasard.
Tel que Gilbert Gallerne a conçu son personnage, il faut bien reconnaître qu'il est attachant avec ses faiblesses et sa volonté de réagir contre ce qui le ronge. L'intrigue est savemment menée, ainsi que le dénouement.
Pour un premier polar, c'est un bon prix, bien mérité car l'oeuvre de Gilbert Gallerne est déjà considérable ! Et ce prix récompense tout son talent.
Quelques mots de Gilbert Gallerne que je connais depuis longtemps et à qui je veux rendre hommage pour sa constance et sa volonté sans faille. Je l'ai rencontré vers la fin des années soixante dix, alors que la fabuleuse collection Angoisse du Fleuve noir qu'il possédait presque dans son intégralité venait de s'achever et que Stephen King, que nous admirions tous, débutait avec éclat et talent. Gilbert Gallerne m'a aidé lorsque je travaillais, au début des années quatre vingt, à la rédaction des trois revues de bandes dessinées : Ere Comprimée, Fantastik et Thriller. Il a été un collaborateur remarquable ainsi que Pierre K. Rey et Richard D. Nolane. Il a fourni nouvelles, critiques, interviews d'écrivains américains et non des moindres, toujours avec maîtrise et dans les délais. Gilbert Gallerne est quelqu'un sur qui l'on peut compter. Et pour cela, je lui en suis profondément reconnaissant.
Charles Moreau

AVATAR DE JAMES CAMERON


Avatar est un film qui stimule l'esprit et réconforte l'âme. Si l'on considère l'histoire de la Science-fiction en tant que littérature contemporaine, le sujet du film n'est pas neuf car il a été traité plusieurs fois par d'éminents écrivains tant américains que français. Le message ajouté par James Cameron et par ses scénaristes est d'une actualité brulante quand on sait comment les Etats-Unis ont renâclé ou renâclent encore lors des différents sommets pour protéger la planète. Il y a toute la distorsion qu'on peut souhaiter dans ce film entre les intellectuels philosophes et scientifiques américains et les vues défendues par les politiques de leur propre pays.
Pandora est une planète hostile (ô combien !) aux humains et son nom n'a pas, bien sûr, été choisi sans raison. Car la société hyper-technologique, et c'est la notre dans peu de temps, qui est montrée dans cette histoire, s'est lancée à l'assaut de ce monde terrifiant non par désir de le connaître ou d'entrer en contact avec lui pour l'expérience que cela pourrait apporter mais avec l'intention de le voler, même au prix d'une destruction complète.
L'Avatar choisi comme moyen par cette société pour parvenir à ses fins pose un problème : celui de l'utilisation de la science pour détruire ce qui est autre et donc différent auquel on attache aucune valeur. A partir du moment où l'on a choisi d'occuper un corps de clone étranger, c'est quand même qu'on est arrivé à un certain niveau scientifique où l'on devrait être capable de réfléchir et d'aboutir au respect de créatures différentes. L'autre naïveté du film, c'est de croire qu'un monde peut se rebeller en totalité contre des envahisseurs aussi coriaces et corrompus que sont les humains de cette histoire de l'avenir. Cela suppose une symbiose totale entre les habitants et créations de ce monde or par essence on le voit bien cette symbiose n'existe pas de prime abord. Il est vrai que l'élément étranger contre lequel la révolte totale est affirmée n'est pas complètement mauvais puiqu'il existe encore des humains raisonnables et sensibles dont on a sollicité la coopération pour s'infiltrer et trahir en vue d'obtenir un profit.
Cameron n'envisage pas cependant une révolte encore plus grande, celle de la planète de sa flore qui veut rester neutre et affirme sa volonté. On a donc deux sociétés complètement opposées, face à face, celle des envahisseurs et celle des autotochnes. Et l'on a peine à croire à la victoire exemplaire proposée comme conclusion tant les forces et les moyens en présence sont disproportionnées. La victoire de celui qui semble le plus faible semble donc difficile à accepter mais c'est le happy end traditionnel qui l'emporte sans qu'on sache si la société technologique des humains est complètement détruite après une défaite méritée.
James Cameron affirme de plus en plus ses idées dont des amorces avaient été données dans ses oeuvres antérieures comme Terminator 2 ou même comme Titanic. Plastiquement, son film est un chef-d'oeuvre, une réussite totale qui tient compte d'une somme de recherches incroyables qui vont jusqu'à l'assimilation réussie de l'univers des jeux électroniques. Avec lui, le cinéma et la science-fiction ont prouvé qu'ils existent bien face à un fantastique ancré et enfoncé irrémédiablement dans les terreurs et les erreurs du passé (voir les histoires sucrées de vampires très violentes que l'on nous sert de plus en plus souvent ces dernières annéess de destruction sociétale).
Il est bon d'avoir à défendre une telle réalisation mais James Cameron donnera-t-il encore le bon exemple aux autres cinéastes américains et aurons-nous d'autres chefs-d'oeuvre de ce genre? On aimerait bien, aussi, le voir s'attaquer à de grandes oeuvres produites par le courant littéraire de la SF de la seconde moitiée du XXe siècle.
Charles Moreau.

QUAND SOUFFLE LE VENT D'OUEST par BAUDOUIN CHAILLEY, Éd. Baudelaire, 2009

BAUDOUIN CHAILLEY

( Igor Ivanov, Baldwin Wolf et Guy Jaquelin pour le Gerfaut, Piet Legay, Guy Lespig pour le Fleuve Noir, Pat H. B. Treilley pour l’Arabesque, B. Hilley chez Bastille, Pat Marcy chez Promofidia et Pierre Lucas (collectif) pour la série «Police des Mœurs»)

Originaire de Nimes, il y est né le 25 octobre 1939.
Etudiant il s’éprend d’une jeune fille qui déplaît à sa famille. Son père, Marcel Chailley, un officier, qui l’a gardé à ses côtés durant tout son périple à travers l’Afrique lui a de ce fait assuré une éducation que bien peu d’enfants peuvent avoir dans les années cinquante et dont on retrouvera les traces réalistes du vécu à travers bien de ses romans, meurt en 1962. Les deux jeunes gens se marient le 16 décembre 1963, à Paris (Porte de Vanves).
A l’époque, Baudouin Chailley vit pauvrement auprès de celle qu’il aime, sa femme Jacqueline, et dont il aura quatre enfants, trois garçons et une fille. Cette dernière vit au Canada. Un des garçons mourra en bas âge. Un autre vit à Alès, près de son père et le troisième s’est installé en Nouvelle Calédonie.
Il poursuit de solides études et s’engage dans l’Armée. A 22 ans il est sergent-chef et on le trouve en Guyane française travaillant sur la future base de Kourou, recherchant les restes d’un fort portugais disparu dans la jungle ou remontant le Maroni. Par la suite, il prépare Saint-Maixent et en sort sous-lieutenant. Il rentre au SDECE et parcourt l’Afrique.
De 1984 à 1987, il est capitaine et se trouve en Nouvelle Calédonie lors de l’affaire du « Raimbow Warrior » et du référendum pour l’autonomie. Il relatera plus tard, dans un de ses romans, une politique-fiction, Nouméa, Ville ouverte (Stock, 1989) les affrontements qui se déroulèrent sur l’île dans cette sombre période.
Il semble que ce soit pour meubler les heures d’attente et de surveillance dans de nombreux hôtels qu’il commence à écrire et à travailler pour les collections de l’Arabesque : Boum sur Kartoum n° 369 de la collection Espionnage, est publié sous le nom H. B. Treilley, au début de 1965.
Puis lassé de l’attitude d’un collaborateur peu scrupuleux, il passe au Fleuve Noir, grâce à l’aide de Claude Joste, dès le début de 1966 dans la collection Feu (Commando 44, n°40) et fin 1968, dans la collection L’Aventurier (Carnage à Cayenne, n°141) qui lui convient bien : son héros se nomme Krause et les décors ont pour base des pays visités par l’auteur, Djibouti, la Somalie, Cayenne et la Guyane.
Quand le Fleuve Noir arrête les collections Feu et L’Aventurier, il enchaîne avec celles du Gerfaut au début de l’année 1976, en effet les couvertures de l’espagnol Longaron qui sont très réalistes et très belles ne comportent pas d’erreurs quand à la réalité historique de la seconde guerre mondiale, notamment dans l’armement et les costumes militaires, ont attiré son attention. Il ne lui faut pas longtemps dans le courant de l’année 1975 pour convaincre Serge Krill, le directeur des Gerfaut que beaucoup des romans publiés antérieurement comportent des inexactitudes et que le travail qu’il a fait auparavant au Fleuve Noir était très sérieux et bien documenté. Il débute sous le pseudonyme de Baldwin Wolf avec le numéro 289, La neige rouge de Taskaïa. Il utilisera d’autres pseudonymes, tels que Igor Ivanov et Guy Jacquelin. Il pense d’ailleurs qu’il faudrait orienter la collection vers des histoires différentes et situées ailleurs que sur le front de l’Est.
De 1977 à 1995, sous le seul pseudonyme de Piet Legay, il donne 55 romans à la collection Anticipation qui lui a ouvert ses portes avec son numéro 771, Démonia planète maudite.
Quatorze de ces romans sont des « dossiers maudits » mettant en scène les relations entre les êtres humains et les extra-terrestres qui n’ont pas pour des raisons mystérieuses l’intention d’entrer en contact avec eux ni même de les accepter.
Une de ses œuvres les plus ambitieuses écrite en 1991 est une série de trois romans Chronos, décrivant la vie des derniers survivants de la Terre à bord d’une arche stellaire dont certains mourront avant l’arrivée sur un monde nouveau (Le temps de l’effroi, Anticipation n°1799, Le temps des lumières, n°1814 et Le temps des révélations, n°1826.)
En 1990, le Fleuve Noir Espionnage lui offre sa propre collection sous son véritable nom (il est en effet libéré de son obligation de réserve par son ancienne administration et n’a plus besoin d’utiliser de pseudonymes), Baudouin Chailley, série qui sera arrêtée après quelques numéros.
En 1994, dans la série Police des mœurs, sous le pseudonyme maison de Pierre Lucas, il écrit deux romans sous les numéros 103 et 104.
À peu de chose près, les cinquante ans du Fleuve Noir marquent la fin apparente de la carrière de Baudouin Chailley. Il prend un emploi d’administrateur dans une clinique nîmoise qui monopolise alors toute son énergie.
Mais c’est mal connaître le démon de l’écriture qui l’habite et, en Nouvelle Calédonie où il vit depuis son départ à la retraite, il se remet à la SF et devient à partir 2006 un aueur de la collection «Rivière Blanche». Peut-être inspiré par le départ de sa fille pour le Canada, il entreprend une histoire très documenté ayant pour cadre la colonisation de ce pays vers les années 1750. Cet ouvrage, QUAND SOUFFLE LE VENT D’OUEST, est une vaste fresque de presque 600 pages qui vient d’être publiée aux éditions Baudelaire, fin 2009 et dont nous vous donnons un compte rendu ci-dessous.




QUAND SOUFFLE LE VENT D’OUEST se situe à un moment charnière de l’histoire. Celui où le roi de France, Louis XV, qu’on appelait le Bien Aimé au début de son règne, envoie en Neuve France trente cinq ans avant la Révolution (le futur Quebec) un dernier vaisseau avec quelques misérables troupes recrutées dans les estaminets par ses sbires pratiquant le racolage et quelques « filles du Roi », filles de rien ou dont on veut se débarrasser pour les problèmes qu’elles ont causés en bien comme en mal. Eux seront chargés de protéger les « quelques arpents de neige » et elles de faire des enfants avec les colons pour peupler ce nouveau monde… Cette politique était aussi propre aux nations européennes de l’époque et à l’Angleterre, nation rivale et qui faisait comme l’Autriche obstacle à la politique française. On sait que Louis le Bien-aimé se désintéressa totalement du sort des habitants de la Neuve France et même des officiers prisonniers qu’il ne racheta pas au Anglais.
A travers toute une extraordinaire palette de personnages, Baudouin Chailley nous fait suivre successivement et avec talent dans la narration, le sort de la dernière expédition qui ne répond pas aux demandes pressantes du Marquis de Montcalm, le vaillant défenseur de la Neuve France qui voulait obtenir du Roi l’envoi de trois mille hommes pour contrer l’Anglais. Et lorsque le mestre de camp, Fermin de Quersac, envoyé par le Ministre Choiseul, se présente devant lui avec le pli signé par le Roi, il sait tout de suite qu’il n’aura pas de renfort autre que ces deux cent trente huit jeunes soldats mal dégrossis et mal armés et quel va être le sort de la Neuve France...
Deux personnages se détachent dans cette histoire, elle, Vangeline Poix, est une jeune servante engrossée par un benêt de nobliau et lui, Félicien Veyrac est l’amoureux éperdu de la belle Maguelonne qui se donne à lui la veille de ses noces avec un homme plus âgé et riche. Félicien désespéré et ivre finit entre les mains des soldats recruteurs et elle après avoir mis au monde un fils s’en voit dépossédé et emmenée à la Rochelle. Tous deux vont se retrouver sur le même bateau, la Donnadieu, qui vogue vers la Neuve France. Les soldats apprennent leur métier et les femmes sont parquées dans la calle.
Dès lors leurs destins vont se croiser à plusieurs reprises mais chacun des deux restera avec son rêve chevillé au cœur, lui de revenir dans son pays retrouver sa Maguelonne, et elle de retrouver son fils, son François qu’elle n’a vu qu’une fois. Le tout à travers la défense menée par Montcalm et ses soldats à travers un vaste pays couvert de forêts et de neige… et les derniers jours de cette lointaine colonie dont le roi de France ne voyait pas l’intérêt.
Ceux qui suivront la trajectoire de nos deux héros sauront ce qu’il adviendra d’eux et de leurs amis dans cette défaite et dans cette occupation acharnée que mèneront les Anglais, plus subtiles que méchants… sur le long terme.
Un livre qu’on ne lâche qu’avec la dernière ligne.

Charles Moreau

L'AUTRE DUMAS


Le 20 mars 2002 j'envoyai au journal LE MONDE un article de trois pages intitulé "SUR UNE PANTHEONISATION D'ALEXANDRE DUMAS". L'article paru dans une version condensée le 26 mars 2002. Voici le texte intégral de cet article.
SUR UNE PANTHEONISATION D'ALEXANDRE DUMAS
En date du vendredi 8 mars 2002, le Monde des livres nous apprenait qu'au début octobre, Dumas père verrait son introduction au Panthéon. La demande était faite par le Président de la Société des Amis d'Alexendre Dumas, Didier Decoin. On peut s'en réjouir pour l'illustre romancier et homme politique qu'il fut : il y a d'ailleurs au Panthéon bien des gens qui ne devraient pas y être. pourquoi pas lui ?
Cependant quelque chose nous trouble : Dumas aurait-il été un grand romancier comme Hugo ? Que l'on sache le grand poète a écrit seul ses poèmes épiques, sur l'histoire de l'humanité, et ses romans gigantesques n'ont point eu besoin de l'aide d'un collaborateur aussi puissant que le fut AUGUSTE MAQUET. Sans cet homme de talent, ce professeur d'histoire, ce chercheur infatigable qui mit en forme le plus gros de la production de Dumas, celui-ci n'aurait point existé tel que nous l'avons découvert et aimé. Il y a comme une injustice qui se perpétue à son encontre.
La légende dumasienne se gonfle vraiment trop, et l'on oublie le maître d'oeuvre sans qui Dumas n'aurait jamais été Dumas. Sans Maquet, point de saga sur les Mousquetaires, sans lui, point de cycles gigantesques sur l'histoire des derniers Valois ou sur la révolution ! Ni le chevalier d'Harmental, ni le Batard de Mauléon, ni le moine Gorenflot, ni l'abbé Faria n'auraient existé, la Reine Margot ne nous aurait pas permis de connaître la Saint-Barthélémy, et la superbe Andrée de Taverny, Contesse de Charny, ne serait pas ajoutée aux fidèles amis de Marie-Antoinette qui moururent pour elle lors des journées de Septembre 1792.
Perdues les extraordinaires aventures du fou Chicot, l'ami du roi Henri III, perdus les savants complots de l'illuminé Cagliostro et les amours folles du Cardinal de Rohan ! Plus de Fille du Régent ou de Guerre des Femmes, et même plus de vengeance pour Edmond Dantès.
Pas de procès de Maquet à Dumas ou de Dumas à Maquet, pas de pièces de théâtre écrites d'après les romans issus de la collaboration, pas de pamphlet sur la fabrique de nègres du grand Alexandre et pas d'amitié réelle entre deux hommes qui s'estimaient beaucoup. Bref, un Dumas squelettique, peut-être oublié, aujourd'hui.
Il est injuste que la gloire de Dumas ne retombe pas sur le plus grand écrivain qui travailla pour lui, même quand il était défaillant, surtout quand il était défaillant. Maquet tendit toujours la main à Dumas, même après ses procès. Il envisageait déjà des suites aux Quarante-Cinq (La Belle Gabrielle) et à Monte-Cristo. Mieux il écrivit des suite pour combler les lacunes des cycles historiques déjà écrits et les relier entre eux.
Dumas mourut ruiné chez son fils et redevable de sommes élevées à Maquet. On dit fort injustement que ce dernier mourut oublié. Rien n'est plus faux, il était propriétaire du Château de Sainte-Mesmes, ses romans connaissaient encore le succès et les jeunes auteurs venaient le voir avec respect : essayez d'acquérir La Belle Gabrielle, Le Comte de Lavernie ou Le Beau d'Angennes. C'est assez difficile mais si vous avez un peu de chance, vous aurez plaisir à retrouver messire Chicot et les comparses des Quarante-cinq, les guerres de Louis XIV, le Saint-Cyr de Madame de Maintenon ou les intrigues de la Régence et bien d'autres qui montrent que Maquet était le talent (1) de Dumas et qu'il mérite d'être "panthéonisé" tout comme lui. "Panthéoniser" Dumas seul ce serait comme "panthéoniser" Erckmann sans Chatrian ou Chatrian sans Erckman.
Dumas seul, ce serait un petit versificateur qui entrerait là avec une gloire réduite à peu, celle d'un homme de théâtre et encore : "Henri III et sa Cour" et "Chritine" sont des pièces bien oubliées de nos jours ! Quant aux autres nègres, il ont laissé si peu de grands romans...
Avignon le 20 mars 2002. Charles Moreau.

(1) Voir "HISTOIRE D'UNE COLLABORATION" Alexandre Dumas et Auguste Maquet de GUSTAVE SIMON (Paris, éd. Georges Crès, 1919).
Voir aussi l'article UNE LEGENDE AU PANTHEON (Charles Moreau) in LE ROCAMBOLE n°24-25 (2003)

Comme le disait Benoit Poelvoorde dans une interview récente pour promouvoir le film L'Autre Dumas, Dumas doit se sentir bien seul au Panthéon au milieu de tant d'illustres inconnus, par contre Maquet qui est enterré au Père Lachaise doit bien rire, lui, car il est entouré par ses nombreux amis et nègres du XIXe siècle qui participèrent à la gloire de l'illustre voleur.

ADDITIF A L'INTENTION DE M. BERNARD FILLAIRE ( qui au début de son livre ALEXANDRE DUMAS ET ASSOCIES (Bartillat, juillet 2002) ne croie pas nécesaire de citer mon nom à propos de cette lettre au Monde (page 19), quand on est pas un plagiaire on va jusqu'au bout des choses et on cite ses sources.

RINO FERRARI


ENTRETIEN AVEC RINO FERRARI
(Réalisé le 20 Mai 1980 de 15 H à 16H45)

(Autoportrait de Rino Ferrari, 1946)

J’ai rencontré le dessinateur Rino Ferrari à Paris au mois de mai 1980 dans son appartement situé au 5e étage d’un bel immeuble du 94, rue Jouffroy, dans le 17e Arrondissement.
Je lui avais écris les 9 et 13 mai en lui demandant de le rencontrer et en lui adressant un questionnaire qui tournait autour du journal Radar dont les superbes « unes » faites au lavis en noir et blanc et en quadrichromie me fascinaient beaucoup. Il y avait un tel coup de main et une telle expérience dans le dessin qu’on ne pouvait pas le quitter des yeux. Chaque œuvre était inédite et donnait de la réalité un aspect différent. Il y avait aussi une maitrise totale de l’anatomie et de la perspective dans chacune des illustrations. Et ces deux techniques étaient sans faille chez l’artiste d’une illustration à l’autre, d’un lavis à l’autre, que ce soit dans le fait divers ou dans la bande dessinée qu’il illustrait avec un charme et une vigueur toute particulière.



Rino Ferrari était alors en Italie et mon premier coup de téléphone chez lui me trouva en présence de la gardienne de l’appartement qui me permit de lui écrire dans son pays d’origine en me communiquant son adresse. Lorsque je me présentais à son appartement, je remarquais en la franchissant la lourde porte blindée qui protégeait son appartement. Il m’accueillit simplement et me présenta son épouse Giulia. Je lui demandais si je pouvais réaliser l’entretien en l’enregistrant. Il secoua la tête et ajouta que je ne pouvais pas prendre de notes. Ça n’allait pas être facile et je ne m’attendais pas, moi qui avais fait pas mal d’enregistrements d’écrivains, à me trouver devant pareil problème. Aujourd’hui, encore, je le regrette car je ne me souviens plus du détail de sa voix.
C’est donc à ma mémoire de l’époque qui était meilleure que celle d’à présent et aux notes que je m’empressais de transposer sur le papier immédiatement en rentrant à mon hôtel que l’on doit cet entretien.
Rino Ferrari était un homme puissant qui avait dans les soixante dix ans à l’époque et son regard, encore direct, était très scrutateur même derrière ses lunettes. Ses cheveux coiffés vers l’arrière dégageaient un front imposant et léonin. Il était au sommet de son art. Son épouse très avenante, Giulia, qui avait tout de la mater italienne contribua beaucoup à détendre l’atmosphère. En fait, je crois que Rino Ferrari n’aimais pas beaucoup les journalistes et même le contact avec les curieux de son œuvre comme je l’étais. J’entrepris studieusement de commencer à lui poser les questions que j’avais bien préparées sur Radar, questions que je lui avais d’ailleurs envoyées et sur son travail pour les journaux, lorsqu’il m’arrêta et me déclara que son vrai métier était peintre sculpteur et qu’il avait été formé depuis 1933 à la discipline de sculpteur par ses maîtres italiens, lorsqu’il était étudiant aux Beaux Arts à Milan, en Italie. L’un de ceux-ci d’ailleurs habitait sur le même palier que lui.



Les illustrations pour Radar et les autres revues auxquelles il avait participé pendant de longues années depuis son arrivée en France n’étaient qu’un pis-aller mais ne procédaient pas de la profondeur de son œuvre qui était bien sûr ailleurs dans la sculpture dont il avait fait dès sa jeunesse son ambition. Ainsi l’homme que j’admirais se révélait assez différent de celui que j’avais imaginé. Et si sur un plan ma déception était grande, je finis par découvrir par la suite qu’il était plus qu’un simple dessinateur de tranches de faits divers dans de terribles réalités pour Radar ou de représentations merveilleuses de l’amour que se vouaient les jeunes gens en se faisant les promesses du mariage, dans le magazine féminin Rêves. En fait, en y réfléchissant bien maintenant, ces réalités étaient présentes dans son œuvre majeure mais sous une haute forme de sophistication et à travers un moyen d’expression bien différent.
L’illustration, il l’avait pratiquée de 1945 à 1949 en Italie pour l’hebdomadaire, La Domenica del Corriere. En effet, à la chute du fascisme, l’illustrateur titulaire depuis 1941 du grand journal était Walter Molino qui fut accusé d’avoir frayé avec les autorités fascistes et mis en prison. Le journal alors appela Rino Ferrari, qui était un homme neuf, peu marqué auprès des politiques et qui avait lutté dans la Résistance italienne. La direction lui confia alors la première page de la Domenica, tandis qu’Achille Beltrame, un autre grand dessinateur, faisait la dernière page de l’hebdomadaire.
Fin 1948, ayant amassé un petit pécule pour partir aux Etats-Unis, il entreprit d’abord de faire un voyage dans les capitales européennes de l’art. Il commença par Paris puis se dirigea vers la Belgique et les Pays-Bas. Il revint à PARIS et là faute d’argent suffisant pour payer son voyage en Amérique, il se fit engager au début de 1949, par un éditeur français qui cherchait un excellent illustrateur pour un grand journal qu’il venait de lancer, c’était Radar.



Il ne fait nul doute que le travail de Rino Ferrari intéressa au plus haut point André Beyler, assez peu satisfait d’un précédant illustrateur au style sans relief. Il signa donc à Ferrari un contrat avantageux, ce qui n’était pas toujours le cas avec tous ses journalistes. Il débuta donc à partir du numéro 24 du 24 juillet 1949. La scène s’intitulait « S.O.S Bagarre à bord de l’avion ». Il faut reconnaître que le C.46 plongeant vers une colline avec ses passagers hurlants à la suite d’une bagarre hystérique déclenchée par un passager est extraordinaire de vérité. Dans le même temps, il continuait son travail pour La Domenica Del Corriere.
Comme je lui demandai combien de temps, il lui fallait pour réaliser un lavis d’une grande page pour Radar, il me déclara qu’il lui fallait de cinq à six heures pour le terminer et le remettre au porteur cycliste qui le livrait au journal, situé au 8, boulevard Poissonnière. A ce moment-là, Giulia Ferrari qui vouait à son mari une grande admiration interrompit la conversation et entreprit de raconter une petite anecdote montrant la compréhension et la bonté de son époux. Du temps où il travaillait pour Radar, un garçon coursier venant de prendre livraison de sa planche la perdit en chemin. Affolé parce qu’il allait être renvoyé, il revint raconter à Rino Ferrari ce qu’il lui était arrivé. Bien lui en prit car Rino Ferrari intervint pour que le garçon ne soit pas puni et pour faire taire le rédacteur en chef, il exécuta de nouveau en cinq heures, le même travail pour que l’édition tombe en temps voulu. Poursuivant la conversation au sujet de la une de Radar, Rino Ferrari me dit que c’était un travail dur, une discipline à laquelle il lui avait fallu s’adapter car il fallait tout connaître et que tout soit précis jusque dans le moindre détail. Cela nécessitait donc une documentation immédiate et sans faille. Il fallait que cela soit fait avec scrupule et méthode pour aboutir à un lavis parfait. On le voit les journées de Rino Ferrari étaient bien pleines si l’on considère qu’il passait 5 à 6 autres heures pour faire la une de la Domenica del Corriere. Et cela n’était rien, car lorsqu’Andréas Rosemberg (un dessinateur qui devait devenir célèbre par son travail sur la Légion étrangère) qui travaillait sur la bande dessinée d’une pleine page dans le journal se désista, Ferrari s’en chargea à partir du numéro 35 du 9 octobre 1949. C’était une aventure maritime, pleine d’action, sur un scénario de G. Constant, intitulé : « Le Destin est à bord ».



À partir de ce moment-là, Rino Ferrari deviendra la véritable cheville ouvrière du succès de l’hebdomadaire. Son style très réaliste basé sur une documentation extrêmement précise est un véritable panoramique d’un drame définitif. Cette fascination pour le dessin de Rino Ferrari touchait tout le monde. Et lorsque je parle du journal et de son illustrateur à mes amis ou aux membres de ma famille, ils savent tous de quoi il retourne. Pour ce qui est des bandes dessinées si l’on tient compte de ce qui se faisait à l’époque on peut dire que leur mise en page était recherchée et presque hors de l’ordinaire puisque l’illustrateur pulvérisait le cadre traditionnel de la bande dessinée à chaque fois d’une manière différente.
Hier, tombant chez Virgin sur un dictionnaire de la bande dessinée tout récent, j’ai cherché en vain le nom de Ferrari. Il est vrai qu’à l’époque on ne vendait pas d’albums à la pelle…
Mais le travail ne manquait pas aux Editions Nuit et jour. André Beyler lui confia aussi la une du journal féminin Rêves avec des dessins conçus dans un tout autre esprit que celui de Radar. Le travail de Rino Ferrari donna d’une manière éclatante, toute la fraicheur attendue pour ce magazine. L’idée était de mettre en scène un éternel couple de jeunes tourtereaux habillés de vêtements à la mode de l’époque et Rino Ferrari le fit de 1952 à 1955 presque sans interruption chaque semaine.

Il me parla un peu d’André Beyler et reconnut que son patron était devenu très riche et qu’il avait acquis un immeuble tout entier au 14 boulevard de la Madeleine où il réinstalla sa maison d’édition. Il ajouta qu’il avait autour de lui une petite cour de flatteurs qui voulurent le lancer dans la politique et lui firent transformer l’aspect du journal. A partir de ce moment-là, Rino Ferrari se sentit libre de quitter Radar, ce qui se fit progressivement, et de travailler pour un autre éditeur.
Son talent avait fini d’ailleurs par attirer l’attention d’un grand amateur de bandes dessinées, un italien installé comme Ferrari, en France, l’éditeur Cino Del Duca qui ne l’oubliera pas quand Radar sera sur son déclin à la fin des années 50 et que le journal changera de formule et de format. Il proposera à Ferrari de travailler pour lui et lui ouvrira les portes de tous ses journaux. Il lui demandera d’illustrer dès 1959, le journal Lui qu’il venait de lancer (rien à voir avec le journal homonyme qui basera beaucoup plus tard son succès sur ses pin-up à la une) en lui fournissant les deux couvertures de ce journal qui hélas fut éphémère, il exécutera environ une trentaine de superbes couvertures, il lui accordera aussi une page dans l’hebdomadaire Nous Deux où il dessinera des faits divers plus légers que ceux de Radar, sous une rubrique intitulée « C’est arrivé, hier », encore en 1959, et enfin, il lui demandera d’illustrer des Contes pour enfants, tel que Le Petit Poucet et les Contes de Perrault que les jeunes français découvriront quelques mois après les petits italiens dans les superbes albums des Editions Fabbri et plus tard encore dans les volumes des Editions de Paris.



Enfin, toujours vers la fin de l’année 1961, Rino Ferrari aura aussi ses entrées dans le le quotidien Paris Jour du grand éditeur avec ses bandes dessinées verticales dans une série historique sans titre précis mais consacré à des destins plus ou moins tragiques de femmes amoureuses.
Cependant, Rino Ferrari reconnut à propos de Cino Del Duca que bien qu’il fut très généreux puisqu’il était très riche, il pouvait avoir un tas d’idées et en changer souvent, ce qui l’amenait à demander des modifications alors que le travail était terminé. Ce qui me fit penser que les relations entre les deux hommes n’avaient pas été toujours au beau fixe. Sur sa manière de travailler, Rino Ferrari déclara aussi qu’il y avait vraiment un phénomène à étudier dans la création artistique, par exemple, quand il imaginait la scène qu’il avait à illustrer, il devait la voir d’une manière floue jusqu’à ce qu’elle se précise avec de plus en plus de netteté et jusqu’à ce qu’il soit en mesure d’exécuter le travail en toute liberté. Toujours au sujet de son travail, il précisa qu’il se documentait d’une manière très précise et son épouse, artiste elle aussi, l’aidait en cherchant les modèles de voiture de l’époque ou les avions ou les monuments quand cela était nécessaire. Ce qui l’avait conduit à avoir une documentation énorme et à acheter toutes sortes de livres afin d’avoir le plus grand nombre de détail. Il travaillait avec des photographies quand il y en avait pour reconstituer un fait divers et en dernier ressort avec son imagination quand il n’y avait pas de documentation.



Il me cita en exemple la double page du couronnement de la reine d’Angleterre (n° 226 du 7 juin 1953). Il se rendit avec toute l’équipe du journal en Grande Bretagne. Il obtint une autorisation pour faire des esquisses des joyaux du couronnement d’Elisabeth d’Angleterre. Le tirage de ce journal parvint à atteindre le million !
Mais, en cette année 1980, Rino Ferrari me confirme qu’il ne travaille plus pour l’illustration. Il sculpte et travaille sur des bijoux et des médailles qu’il vend dans tous les pays du nord de l’Europe et pour l’Allemagne.
Une explication me fut fournie par Rino Ferrari à propos de la fin de son travail d’illustrateur pour les journaux de la Presse et sur sa décision de s’en retirer. Il s’était arrêté pour se lancer dans un travail très prenant qui lui demanda quatre années de 1964 à 1967 pour réaliser quatre grandes illustrations de L’Enfer de la Divine Comédie de Dante. Une grande partie de cette œuvre fut exécuté avec un pinceau plus fin qu’une plume. Il travaillait à la loupe sur des têtes pas plus grande qu’un cm. Il fallait faire les ombres portées de manière à ce que soit à l’agrandissement, soit à la réduction, le moindre détail soit reproduit avec la plus grande netteté.
Récemment, un grand éditeur français de Nice lui avait demandé d’illustrer pour une édition d’art une œuvre considérable de Victor Hugo, La Légende des Siècles, publiée en trois gros volumes.
Le Cabinet des médailles français lui avait demandé aussi d’exécuter des médailles commémoratives. En fait, il travaillait aussi bien à la réalisation de bijoux parfois à caractère religieux (tel ce Tau qu’il a fait pour le Cabinet du Quai Conti) qu’à caractère profane (tel ce pendentif représentant le signe du Sagittaire) pour un grand joailler Danois. Il a aussi travaillé sur des médailles pour la Suisse.
En cette année 1980, Rino Ferrari était parvenu au sommet de son art et dans les quelques six années qui lui restaient à vivre, il devait produire beaucoup dans le domaine qui lui est cher.
Je n’ai pas abordé dans cette interview un autre aspect de son travail pour les éditeurs de bandes dessinées, notamment pour les Editions Impéria, pour lesquelles il fit des centaines et des centaines d’illustrations pour les petits formats destinés à la jeunesse. C’est qu’en fait j’ignorais tout de cette activité au moment où je le rencontrai et comme il ne m’en parla pas, le sujet ne fut pas abordé. D’autant plus que cette activité soulignait son côté très prévoyant de diversification de ses productions dans le cas d’un mauvais coup dans son travail pour la presse. Et les évènements se chargèrent de prouver qu’il avait raison. Mais sauf au début de son travail pour cette maison d’édition, Impéria, à laquelle il donna de très belles illustrations, jamais il ne signa la moindre d’entre elles.



(Rino Ferrari, Imperia, 1974)

Puis le temps passa et la mort emporta Rino Ferrari en 1986 quelques temps après la vente de son appartement parisien. J’appris sa mort. J’écrivis à son épouse Giulia et j’entretins une correspondance dans laquelle elle me livra les informations que Rino Ferrari n’avait pas voulu me fournir à l’accueil quand je fis sa connaissance. Je vous les livrerai dans un futur épisode constitué par une bio-bibliographie de cet étonnant et grand artiste que fut Rino Ferrari.

Charles MoreauCopyright juin 2010

NUIT ET JOUR : un empire de presse de l'après-guerre


André Beyler (1957)


NUIT ET JOUR, UN EMPIRE DE PRESSE DE L'APRÈS-GUERRE

Plusieurs faits m’ont conduit à m’intéresser d’une manière beaucoup plus proche à l’histoire de M. André Beyler et à son groupe de presse d’après-guerre. D’abord, j’avais été lecteur d’au moins trois de ses journaux dans ma jeunesse.
Une revue figurait dans ces publications, c’était Galaxie : « Pourquoi un éditeur de journaux publie-t-il tout d’un coup une revue d’Anticipation dont l’édition originale était américaine ? » Cette revue, je l’ai lue tous les mois pendant des années jusqu’à sa disparition, de 1953 à 1959.
Un livre récent du journaliste écrivain Martin Monestier, Faits-Divers, sous-titré Encyclopédie contemporaine et cocasse, 2004, qui frôle la malhonnêteté à certains égards et un article sur la presse contemporaine dans un volume de M. Louis Guéry, intitulé Visages de la Presse" (Editions Victoires, 2006) dont le moins que l’on puisse dire, c’est que l’un de ses visages était horriblement défiguré, ont tous deux attiré mon attention. Dans les deux cas, il y avait entre les prétentions affichées par les auteurs et les descriptions qu’ils donnaient de ces journaux, une telle distorsion que l’on ne pouvait qu’être forcé d’y porter un regard critique.
Le livre de Martin Monestier aurait pu être réussi, s’il était allé jusqu’au bout des choses. Mais après une entrée assez fouillée sur le plan littéraire du fait divers, il en entreprend le recensement systématique avec une volonté encyclopédique insuffisante, on ne sait trop à partir de quelles sources précises sur l’origine de ces faits divers. Le problème, c’est que pour rendre attrayant l’ouvrage, il plonge dans l’imagerie de deux journaux, Radar et Détective, qu’il regroupe sous forme d’une documentation intitulée pompeusement « Radar-Détective ». De ces deux journaux, il ne nous dit rien et n’en fait même pas une présentation historique. Mieux il encense un dessinateur en mettant ses dessins signés pleine page et s’empare, par ailleurs, des unes au lavis du seul et véritabledessinateur de Radar, le grand Rino Ferrari, en effaçant le bandeau titre du journal et la signature de l’artiste qui figurait toujours en bas de page sur plus de 600 numéros inoubliables (signalons que le journal atteignit près de 700 numéros). Je ne discuterai pas ici du talent de M. Di Marco, mais il faut reconnaître que celui de M. Ferrari était de loin le plus éclatant, le plus réussi plastiquement et le plus magistral. Lui voler une partie de son œuvre était impardonnable. Et je prouverai pourquoi.
Pour en venir à l’article de M. Guéry – en fait, c’est plutôt une notice faisant une description inexacte d’un journal que j’avais beaucoup aimé, Radar - , il donne dès sa première ligne une définition de cet hebdomadaire très péremptoire : « La presse d’épouvante, c’est Radar, un curieux journal ! » ... montrant par là qu’il ignore tout des origines du journal qui reprenait une formule qui, en France et en Italie, à la même époque et même à d’autres, faisait fortune avec par exemple un journal comme la Domenica del Corriere dans ce dernier pays. Puis il poursuit : « Il s’agit d’un hebdomadaire au format 560x390 qui comporte 16 pages dont 11 de photos… de faits divers essentiellement. Il est entièrement en noir et blanc et la couverture représente une scène tragique qui est toujours un dessin au lavis… ». Cette description semble figée sur un spécimen cadré dans le temps. Il y n’y avait pas seulement des lavis, mais aussi des photos qui couvraient dès le départ une page entière. Ainsi pour donner un exemple, en 1952, la une du numéro 160 du 2 mars montrait un superbe portrait de Marie Besnard la tête recouverte d’une mantille noire… Je suppose que Rino Ferrari n’avait pas voulu dessiner le portrait de cette femme tragique… Les héros lui allaient bien (De Lattre, Cerdan) ou les anonymes mais pas les empoisonneuses… Poursuivons : « Lorsque dans les pages intérieures une photo manque on la remplace par un dessin. Ainsi la page 2 de ce numéro du 29-11-1953 (n°251 non indiqué) est consacrée à la reconstitution du crime de Lurs au cours de laquelle Gaston Dominici a tenté de se suicider. Malgré un certain succès, puisque son tirage monte jusqu’à 480 000 exemplaires, Radar disparaît en 1957. » En fait, le journal devait se poursuivre jusque vers la mi-juin 1962. On le voit cette notice est insuffisante et inexacte.
J’éviterai de parler de l’article de WIKIPEDIA sur Radar qui est un tissu d’erreur avec une absence totale de recherche.

(L'empire Beyler vu par Rino Ferrari en 1952)

ANDRE BEYLER
André Luc Beyler est né le 14 juillet 1916 à Malzeville (54). Son père est à ce moment-là sous-lieutenant au 356e régiment d’Infanterie, sa mère Clémence Marguerite Renaud est modiste à Malzeville. Sa famille est d'origine alsacienne. Après une scolarité normale, il entreprend une formation de juriste (Le Journal de la Presse, n°43, 18-31 décembre 1978). Durant la guerre, il est officier parachutiste auprès du Général de Gaulle, chargé d'apporter argent et armes à la résistance. Il est blessé en mission à la colonne vertébrale et il en gardera des séquelles toute sa vie. Il sera fait Commandeur de la Légion d’Honneur, c’est ce qu’il affirmera dans une longue interview du Journal de la Presse (n°43) du 18 au 31 décembre 1978, alors que l’un des fleurons de son empire était menacé par la Commission des publications destinées à la jeunesse (on devrait dire plutôt la Commission de Censure de la presse).
Après la guerre, il emprunte auprès d'une banque pour créer sa Société d'éditions le 11 janvier 1945 (Tribunal de Commerce du 10 janvier et Gazette du Palais du 10-12 janvier 1945). Sous la formule, Qui ? Le Magazine de l’énigme et de l’aventure, André Beyler publie dans un premier temps à partir du 16 mai 1946, 5 numéros surprenants reprenant des textes américains du grand William Irish, Robert Bloch, et même les premiers textes d’après guerre de Jacques Bergier (Où va la Télévision ?, n°1, 16 mai 1946, Fontaine de Jouvence, un article sur le fameux sérum du russe Bogomoletz (n°3, 13 juin 1946) etc… et des articles qui lui ont été cédés en même temps que le journal fondé en 1923 par Gallimard qui à la Libération préféra se débarrasser de ce journal qui lui valait de nombreuses critiques ; peu de temps après cet achat, André Beyler abandonne sa première formule et il publie le n°6 sous le titre de Qui, l’Hebdomadaire du fait divers le 1/8/1946 qui ne s’intéresse plus, lui, qu’aux faits divers policiers. L’aventure n’est plus à la une et les énigmes sont moins nombreuses, plus véridiques et tragiques. Entre temps, il rachète à la Sarl Rêves (gérant Pierre Roux), un journal féminin, Rêves qui avait débuté en mars 1946 et le relance la même année. Plus tard, avec l’aide financière de la Banque SAINT-PHALLE, il publiera un nouveau journal, Radar, le 13 février 1949 et en mars 1950, Horoscope, une revue qui existe encore aujourd’hui, ainsi qu’en novembre 1953, le magazine d’Anticipation dont je parlais plus haut, Galaxie.
Donc, ce jeune officier avait de l’ambition et même était assez visionnaire. Curieusement on peut faire un rapprochement de sa trajectoire journalistique avec celle de Maurice Renault dans le domaine de l’édition : on peut d’ailleurs penser que tous deux devaient peut-être bien se connaître ou tout au moins connaître leurs ambitions qui étaient presque similaires au départ et puis se diversifièrent rapidement l’une du coté littéraire, l’autre du coté journalistique. Ajoutons que la revue policière d’André Beyler parait le 16 mai 1946 bien avant Mystère Magazine qui ne paraitra qu’en 1948. Ajoutons encore que la revue Fiction, l’édition française du magazine américain Fantasy and Science Fiction que publient les Editions Opta de Maurice Renault, parait juste un mois plus tôt que Galaxie en octobre 1953. Cela fait beaucoup trop de coïncidences. On peut y voir l'influence peut-être de Jacques Bergier. Par ailleurs, Fiction aborde le genre avec beaucoup de prudence et prend ses références dans les classiques du fantastique français et étranger et de l’anticipation qu’elle veut aborder. Galaxie, édition du magazine américain Galaxy, pénètre de but en blanc dans la SF américaine sans prendre de gants et donne directement les chefs-d’œuvre du genre (Dans le Torrent des siècles de Clifford D. Simak et Les Cavernes d’Acier d’Isaac Asimov) même si les traductions laissent à désirer. Et elle continuera avec des romans extraordinaires d’Alfred Bester (Terminus les Etoiles) et de Frederick Pohl (Assurance pour l’Eternité, sous pseudonyme). Pour accentuer les choses, Maurice Renault avait depuis les années 20, une société de publicité, Opta, à laquelle il ajoutera après guerre, ses revues et ensuite des livres policiers et de science-fiction et André Beyler, de son côté, créera la sienne sous le label Nuit et jour.
Mais si à la libération, André Beyler édifie patiemment pendant quelques années son entreprise, il va jouer un rôle important dans le domaine de la presse, celui d’un trublion et arriver à une position surprenante pour défendre son empire.
Radar semble avoir été son œuvre majeure car il se focalisait dans l’actualité et en donnait une image vivante remarquable à un moment où il n’y avait pas la télévision. A cette époque, il était de mise de ne pas se moquer du monde et on trouvait lorsqu’on allait assister à une séance de cinéma, en première partie, avant les grands films, dans toutes les bonnes salles, non seulement des petits films d’aventures ou des Sérials américains (Aventures échevelées, serials policiers où dominait Boris Karloff, Westerns et même de l’Héroic Fantasy avec Galahad) mais aussi des actualités, (Gaumont, Pathé et Fox Movietone selon les salles) sur de grands évènements, sur des faits politiques, ainsi que des anecdotes sur les grandes vedettes de ce temps-là. Mais la Télévision était à venir qui allait détruire cet âge d’or.
Radar correspondait un peu sur le papier à l’équivalent cinématographique décrit ci-dessus. Il contenait de très nombreuses photos qui venaient du monde entier, de la politique, du fait divers extraordinaire, des histoires fabuleuses sur de grandes dames de l’époque, reine d’Angleterre, reines du cinéma et reines du Show-biz. Les héros, bien sûr, n’étaient pas oubliés. Ni les romans. Ni la bande dessinée qui avait son grand maître, Rino Ferrari.
En fait, Radar allait disparaître devant la concurrence de Paris-Match dont le premier numéro parait le 25 mars 1949 et un peu avant que les actualités cinématographiques ne soient supprimées à leur tour. Ces deux hebdomadaires étaient trop semblables et dans le grand combat qu’ils se livrèrent l’un des deux devaient s’en aller dans les années soixante. Lorsque Radar s’arrête en 1962, Galaxie a été supprimée en 1959 (là, c’est Maurice Renault qui a gagné en se diversifiant dans le domaine littéraire et en accordant de bons traducteurs à ses textes), l'empire d'André Beyler va être réduit à Horoscope qui marchera toujours bien, la crédulité des femmes ou des hommes comme on voudra fonctionnant toujours bien et à Détective qui basé sur le tragique de l’humanité depuis la mort d’Abel fascinera toujours un énorme public.
André Beyler se maria à Cudot dans l’Yonne le 14 décembre 1955 à Sara Micheline Sterkers qui allait lui être d’une puissante aide dans l’Administration de l’empire qu’il avait créé et qui demeura jusqu’à sa mort en 2009 la mémoire vive de l’entreprise. André Beyler est décédé le 24 août 1981, à Deauville (Calvados).
On ne peut pas quitter André Beyler, sans dire quelques mots de l’homme de presse. Peu après la Libération, une loi de 1947 créa les NMPP (voir sur Internet l’excellent ouvrage de M. Bernard Girard : Des Journaux plein les mains, sur l’Histoire des NMPP 1945-1990). Cet organisme était composé de cinq coopératives de presse et André Beyler prit sa place dans la cinquième, la Coopérative des publications parisiennes qui associait Paris-Soir, Cinémonde et ses publications (Qui Police, Qui Détective, Rêves…). Ces coopératives de journaux pouvaient sous-traiter les tâches matérielles de la diffusion mais devaient, alors, assurer un contrôle de la gestion des entreprises auxquelles elles confiaient cette tâche. Le 16 avril 1947, ces coopératives avaient signé un protocole d'accord avec la Société de Gérance des Messageries, filiale de la librairie Hachette donnant naissance à une entreprise unique en Europe et même dans le monde. Bien que la nouvelle société soit une SARL, elle fonctionne sur le modèle coopératif et ses tarifs sont fixés "de telle manière que les frais généraux sont répartis entre tous les titres transportés proportionnellement à leur chiffre d'affaire".
André Beyler allait y mener un premier combat en maintenant un prix de vente de son journal Radar envers et contre tout au grand mécontentement de ses associés et au risque d’être accusé de dumping. Placé où il est, il protège ses journaux en s’assurant qu’ils ne manqueront pas de papier. C'est nécessaire car pour la bonne reproduction des photos Radar est un journal imprimé sur un papier de composition chimique particulière, fabriqué suivant des procédés spéciaux (Radar n°226 du 7 juin 1953, Couronnement d’Elisabeth ll.)Vers la fin de 1957, il se rend compte que Radar ne semble plus adapté à l’époque et il en change le format si bien qu’il ressemble plus à un frère jumeau de Paris Match, cet hebdomadaire qui lui fait de l’ombre depuis mars 1959.
Voici le portrait que L’Echo de la Presse et de la Publicité (N°328, 1er octobre 1957) dresse de lui : « M. Beyler, on le sait ne s’occupe pas exclusivement de Radar. Président-directeur général de la société « les Editions Nuit et Jour », (S. A. au capital de 10 millions), éditrice de Radar, il est également le grand patron des périodiques Rêves, Qui ? Détective, Horoscope et Galaxie. Il dirige d’autre part l’agence de Presse « Coordination » (qui alimente principalement les journaux du groupe) et enfin, il séjourne très fréquemment à Bordeaux où il assume les lourdes responsabilités de président-directeur général du quotidien La Nouvelle République du Sud-Ouest. Sur le plan syndicat professionnel, on le trouve président de la Société professionnelle des Papiers de Presse et vice-président de la Fédération Nationale de la Presse Hebdomadaire et Périodique.
On le voit en 10 ans le chemin parcouru était important. Et lorsque les périodes de crise se présentèrent a plusieurs reprises, avec en 1978, l’interdiction de Détective dont les affichettes plus que le contenu de la revue firent un véritable scandale au cœur de la commission des publications remontant jusqu’au Ministère, André Beyler avait de quoi se retourner et retomber sur ses pieds.


(André Beyler (1978)


Dans son remarquable Dictionnaire des livres et journaux interdits – par arrêtés ministériels – de 1949 à nos jours, (Cercle de la Librairie, 2007), Bernard Joubert à longuement relaté à la rubrique Détective, les démêlés homériques entre André Beyler et les censeurs. N’ayez pas peur d’aller consulter cette œuvre, immense monument dû à l’iniquité des Censeurs qui sous couvert de protéger la jeunesse censuraient, en fait, tous les adultes. Imaginez ce qu’ils pourraient faire aujourd’hui s’il n’y avait pas Internet. Mais Internet est menacé...

CHARLES MOREAU
COPYRIGHT JUIN 2010